Il y a comme un esprit de magie dans l’air…
Nombres des patients que j’accueille dans mon Cabinet commencent souvent par me confesser qu’ils ont eu recours, dans un premier temps, à des soins traditionnel et/ou religieux : en somme des soins imprégnés du sceau de la culture.
L’interrogation que j’amène à travers ce petit billet, n’est pas une remise en question de l’efficacité de ces soins, ni leur légitimité.
Il s’agira d’avantage de se demander quelle est la place accordée aux soins psychologiques, quand par un héritage de tradition religieuse forte, la maladie psychique s’associe presque viscéralement à l’expression d’une influence mystique et invisible sur le monde des Hommes, sans autres forme de causalité possible.
Cette grille de lecture, parfois simpliste, semble de transmission phylogénétique où l’individu singulier aurait à revivre l’héritage ancestral de toute l’espèce humaine.
Ainsi, on retrouve cette interprétation de la souffrance de l’âme dans toutes les cultures traditionnelles, qu’elles soient imprégnées du religieux, du mystique ou non.
Guérisseur, chamane, exorciste, gourou, transe…
Des codes simplifiés, des causes externes, et qui impliquent, quasi-systématiquement, l’Autre – entité humaine ou non- : « Je vais mal parce que untel me veut du mal ».
Des interrogations peuvent alors être soulevées : Quelle est la représentation culturelle de la maladie mentale dans la culture qui nous concerne : la culture arabo-musulmane ? Quel sens donne-t-on à la souffrance invisible qu’est celle de l’esprit ?
Le concept d’inconscient a-t-il sa place dans cette culture ?
De vraies questions que je vous propose de réfléchir, je n’ai pas les réponses mais ce petit billet peut en apporter des bribes.
–Je parle ici de « culture arabo-musulmane » et non de « religion musulmane ». La nuance est fondamentale. L’une se nourrit de tradition et s’imprègne des Histoires des Hommes quand l’autre est science et spiritualité. —
Je travaille ponctuellement en collaboration avec l’imam de la Grande Mosquée de Reims, qui propose à certaines personnes qui viennent le consulter de me contacter.
Ce sont des personnes en mal de vivre, qui s’adressent à l’imam afin de recevoir des soins par la récitation de versets coraniques. L’imam ne constatant aucune réaction à ce traitement, pense à l’hypothèse socio-psychologique.
Je souligne ici la très grande chance de pouvoir travailler de manière complémentariste avec un représentant religieux qui a cette ouverture d’esprit d’appréhender l’Homme dans sa complexité.
Je souhaiterai vous faire part d’une expérience assez significative qui illustrera, je pense, très bien mon propos.
Une personne vient me consulter suite au conseil de l’Imam.
Elle se décrit comme très pieuse avec une ferveur dans les obligations religieuses affirmées. Beaucoup de fierté quant à ces attitudes de dévotions se dégage de son discours, ce qui me fait penser que la construction du noyau identitaire de cette personne s’articule autour de la relation verticale à Dieu.
La raison de sa venue m’est tout de suite exposée clairement :
« J’ai soit « el ‘ein » -le Mauvais œil- soit « el waswas » -le chuchotement-
Pour me définir son diagnostic déjà bien établi elle me recense une somme de symptômes dont elle ne sait déterminer la cause :
Une perte de sommeil, une forte anhédonie (perte de tout plaisir), une faiblesse physique avec un enchaînement de troubles somatiques (grippe à répétition, maux de dos, maux de tête…) et particulièrement des pensées noires qui la submergent comme celle de la mort et de sa propre« utilité » dans la vie.
En somme, spontanément elle m’évoque la conséquence d’un envahissement par des émotions qu’elle ne sait pas nommées, des sensations intenses difficilement symbolisable : le tableau clinique d’une dépression.
Mère de famille, mère au foyer, mère qui a élevé des enfants déjà grand et qui ont tous quitté le nid familial. Mère qui n’a plus d’obligation, qui peut-être ne se sent plus nécessaire auprès d’eux… Femme qui n’a considéré sa vie que par un oubli et une abnégation absolue de soi dans l’objet de son amour : ses enfants.
Je lui pose alors une question d’apparence simple qui malheureusement est trop souvent noyée dans une vie faite d’obligation : « êtes-vous heureuse ? ».
Elle me répond très rapidement sans se donner même le temps d’y réfléchir quelques secondes : « -oui al-Hamdu li-llâh » -la louange (est) à Allah-. Une réponse très adaptée socialement, dans une culture du sourire et du « tout va bien ».
Une résistance culturelle à l’expression de la souffrance. Comme une peur d’être ingrate vis-à-vis de Dieu qui donne tant.
Pourtant le Coran –livre Saint des Musulmans- rappelle à longueur de pages les déboires des Prophètes, considérés comme Les Meilleurs des Hommes, et exprime clairement leurs états émotionnels très souvent emplis de tristesse.
Comment peut-on s’interdire la tristesse, l’envisager comme un péché quand les meilleurs des Hommes peuvent se l’autoriser, la décrivent pour mieux la dépasser ?
La clé est peut-être là : s’autoriser l’introspection, accepter la tristesse qui nous envahie, en déterminer les bords sans culpabilité et sans externaliser les causes afin de la connaître, se donner le temps de l’apprivoiser, la sublimer pour enfin la dépasser sans tabous.
De toute façon, comme l’a très bien écrit J-R. BOUDOU, « il est des sourires qui ne savent qu’avouer la tristesse du cœur ».

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